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La vérité et ses figures, par Francis Kaplan

par Jean-Louis Viellard-Baron
Paru dans la Nouvelle Revue des deux mondes, mai 1978, pp. 510-512.

Ce document est proposé en lien avec le livre La vérité et ses figures, de Francis Kaplan.

Le très bel ouvrage que Francis Kaplan vient de consacrer au problème de la vérité étonnera le lecteur par une précieuse qualité qu’on trouve rarement aujourd’hui dans les textes philosophiques : la clarté dans la simplicité, l’aisance dans l’expression des idées, et je ne sais quelle transparence pédagogique, je ne sais quelle volonté de ne jamais laisser l’idée en un état d’obscurité ou de confusion qui nous empêcherait d’y pénétrer pleinement. C’est dire que tout homme soucieux de se connaître lui-même trouvera ici un solide aliment de réflexion, même s’il n’a pas fait son affaire propre du travail philosophique. L’aisance universitaire, l’habileté dialectique de l’auteur, ne doivent pas faire oublier la vigueur polémique de la thèse, qui fait de ce livre un livre- choc pour l’honnête homme d’aujourd’hui.

Le choix du sujet est déjà un signe en lui-même. Car s’il est vrai que nous cherchons tous le vrai, s’il est vrai que nous supposons toujours (ou presque) que nous sommes dans le vrai, néanmoins nous ne nous arrêtons pour ainsi dire jamais à la question « Qu’est-ce que la vérité? » Question première pourtant, dont tout doit dépendre. Mais nos préoccupations immédiates vont aux problèmes politiques et économiques, voire sociaux ; or, précisément, en ces matières, la vérité compte moins que l’efficacité. Les maîtres à penser de Francis Kaplan, ceux qu’il cite, non pas le plus souvent, mais de la façon la plus familière, la plus intime, sont les penseurs socratiques français, Jules Lagneau ou surtout Alain, et ce sont eux, n’en doutons pas, qui lui ont donné la limpidité du style et la fermeté de la pensée.

Traiter de la vérité pour elle- même avait déjà été fait au XVIIème siècle par Malebranche, dans sa Recherche de la vérité. Le titre de Francis Kaplan est plus assuré ; il ne consiste pas à énumérer les diverses doctrines de la vérité comme autant de figures ou de faces du problème qu’il s’agirait de composer entre elles. Trois chapitres de réfutation du vrai comme ressemblance de la réalité, du vrai comme cohérence, du vrai comme étant l’utile, précèdent les trois chapitres constructifs où l’auteur donne sa définition de la vérité et en pèse les conséquences. La méthode n’est pas sans évoquer celle de Malebranche précisément, en tant que volonté déterminée d’exhaustivité. Pour Francis Kaplan, il faut recenser toutes les théories de la vérité pour en fonder une, et c’est l’exhaustivité qui est la garantie réelle de la rigueur philosophique de la démonstration.

Le problème de la vérité est donc posé dans toute son ampleur théorique. Tarski, le logicien, signalait qu’un homme cultivé pouvait fort bien ne pas comprendre le sens d’une définition de la vérité par la conformité à la réalité, alors que la quasi-totalité des gens interrogés admettaient que la proposition il neige est vraie si et seulement s’il neige. Le travail de Francis Kaplan est une large réflexion sur les théories de la vérité. En ce sens, il commence par s’écarter de la préoccupation de Pascal, selon qui « nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. » Et ceci, d’autant plus qu’il n’examine pas seulement toutes les théories effectivement proposées, mais toutes les théories logiquement possibles On pourrait se demander ce qu’est exactement une idée qui n’a pas été pensée, une théorie possible logiquement mais non effectuée. Francis Kaplan reconnaît (à propos de la réminiscence), qu’« une connaissance qui préexiste sans que j’en aie conscience, sans que j’y aie accès, dont j’ignore l’existence, est-ce une connaissance » Les théories de la vérité logiquement possibles doivent au contraire être effectuées par le philosophe, et elles montrent ainsi la productivité même de la méthode employée. On pourrait rapprocher la position de Francis Kaplan de celle de Vladimir Jankélévitch dans son récent ouvrage Quelque part dans l’inachevé « La philosophie consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, et ceci à fond, quoi qu’il en coûte » Mais Jankélévitch ajoute que « la prétention de toucher un jour à la vérité est une utopie dogmatique… » Il n’en est rien pour notre auteur, qui part de l’idée inverse, selon laquelle tout discours suppose l’existence de la vérité.

La définition la plus commune de la vérité est c’est le réel, c’est ce qui est. En fait, la vérité est la qualité d’un discours, d’un raisonnement qui ressemble à la réalité, qui en est la copie. Nous connaissons les choses telles qu’elles sont. C’est cette ressemblance que F. Kaplan met en question, en la repérant chez la plupart des philosophes, et en montrant qu’une telle conception subsiste souvent, même après sa dénonciation comme fausse. Car établir la ressemblance, c’est comparer la copie au modèle. Or nous n’avons jamais connaissance du modèle. La définition plus savante de la vérité est la cohérence ; cette vérité — cohérence suppose que les connaissances s’impliquent mutuellement, soit par des liens concrets particuliers, soit en raison des lois existantes, soit en vue d’instaurer une loi générale, soit enfin à cause des lois qui régissent l’esprit humain. Mais la cohérence ne peut être ni totale ni partielle ; elle laisse l’erreur comme un fait inexplicable ; elle ne rend pas compte de la prévision. On peut interpréter les mêmes faits de façons différentes et cohérentes. Roger Caillois, nous dit F. Kaplan, « raconte qu’un jour Denis de Rougemont lui a narré une aventure arrivée à Nabokov. Celui-ci était assis, au cours d’un voyage, dans un avion à côté d’un Chinois qui s’assoupit, se réveille un instant pour lui demander Vendez-vous de la quincaillerie? Et se rendort aussitôt. Caillois fait remarquer qu’on peut interpréter autrement cette anecdote saugrenue. Peut-être est-ce Nabokov qui s’est endormi et a rêvé que le Chinois lui a posé une question absurde ; peut-être aussi est-ce Denis de Rougemont qui a rêvé que Nabokov lui a fait ce récit… » (etc., peut-être est-ce Francis Kaplan qui a rêvé lire dans Caillois cette histoire qui convenait parfaitement à illustrer son analyse ?). Et, pour savoir quelle interprétation est vraie, on recourra à l’épreuve des faits, on sortira donc de la conception de la vérité cohérence. De même la Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet montre plusieurs systèmes de cohérence également possibles. Quant à la définition du vrai par l’utile, où nous retrouvons surtout William James et le pragmatisme, mais aussi Nietzsche, elle réduit à un acte pathologique la recherche désintéressée d’une connaissance inutile, et ne parvient pas à définir la vérité, car bien souvent, c’est l’erreur qui est utile.

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