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Le pouvoir et les citoyens

par Francis Kaplan
Conférence faite à Mortagne, le 7 octobre 1989. Publié dans le bulletin de l'Association des Amis du Musée Alain, et de Mortagne, octobre 1990.

Ce document est proposé en lien avec le livre Alain. Propos sur les pouvoirs, Eléments d'éthique politique. Propos choisis et classés, de Francis Kaplan.

M. le Préfet, Monseigneur, M. le Sous-Préfet, M. le Maire, mes chers amis, il y a quelques provocations à parler devant vous, és-qualité, de la pensée politique d’Alain qui, comme vous le savez, peut se définir comme une critique des pouvoirs que vous représentez. Ce qui caractérise la pensée politique d’Alain, c’est qu’elle est dialectique, c’est-à-dire qu’elle est fondée sur deux principes opposés qui ne dialoguent pas à proprement parler, contrairement à l’étymologie, à moins de considérer que tout dialogue est un combat, — ce qui est exact d’une certaine manière, — mais qui luttent l’un contre l’autre. Le premier de ces principes pourrait sedéfinir le pouvoir contre les citoyens. « Le pouvoir est contre les citoyens » (dit Alain). Il l’est non pas par accident, dans certains cas, parce que celui qu’il représente a été mal choisi, par exception ou à cause de la nature de tel régime politique particulier, en sous-entendant que dans tel autre régime le pouvoir serait, du fait de ce régime, en faveur des citoyens. Non, quel que soit le régime il est contre les citoyens. « Au fond, dit Alain, je suis assuré que tout chef serait un détestable tyran si on le laisse faire » ; Il ajoute d’ailleurs, « je n ’ai qu’à me reporter à moi-même, je n’ai qu’à me demander ce que je ferais si j’étais chef. Pourquoi ? Eh bien, parce que nous pensons et nous agissons selon notre métier ; un professeur pense et agit autrement qu’un ouvrier ou qu’un paysan, et un ouvrier pense et agit autrement qu’un paysan et qu’un banquier. Etre chef est un métier, un métier de commandement qui attend des autres l’obéissance. Pour un chef le citoyen est d’abord quelqu’un qui doit obéir. D’autre part, deuxième raison, ce métier est lié à des passions, des passions qui se trouvent en tout homme et qui ne demandent qu ’à être réveillées. Mais seule, chez ceux qui ne sont pas chefs, l’impossibilité de les satisfaire les tient endormies. Les passions qui se rapportent, dit Alain, à ce genre de métier, chez ceux qui l’exercent ne sont jamais endormies ; quel bonheur d’avoir une garde fidèle, qu ’il est agréable de ne jamais revenir sur un ordre, de n ’y plus penser, d’écraser tout ce qui résiste ». De fait, la puissance est comme un alcool, elle enivre et elle enivrera n ’importe qui. Nous voudrions mettre en prison tous les méchants et les bons sur le trône, mais à peine aura-t-il eu la perruque et le manteau royal, dit Alain, que le bon sera Louis XIV, c’est-à-dire infatuation et sottise sans limite. A quoi il faut ajouter « qu’on n’a jamais vu que le peuple aille chercher le sage et le juste pour l’élever au plus haut poste. Le pouvoir n’appartient qu’à ceux qui le demandent et qui ainsi se désignent comme dignes de l’exercer, d’où une typologie du chef ».

On trouve en réalité, chez Alain, plusieurs typologies. Dans certains passages, il nous décrit les chefs comme des violents qui s’abandonnent à leurs passions, de bonne foi se croient bons et invoquent perpétuellement la justice. Dans d’autres passages, il nous les décrit comme des méchants à qui on cède pour avoir la paix, comme dans les familles l’enfant méchant se soumet les gouvernantes, les parents et les grands-parents.

Les chefs ce ne sont pas seulement les chefs d’Etat. et les ministres, c’est tout l’appareil de l’Etat, c’est-à-dire l’administration. Celle-ci, pour Alain , est aussi contre les citoyens, parce que tout naturellement elle est tentaculaire et ceci avec les meilleures intentions du monde. Ainsi Alain imagine, et je développerai longuement cet exemple, vous verrez un peu pourquoi, l’administration des chemins de fer instaurant un service de santé, avec médecins, infirmiers, sous-infirmiers, « un sous bureau de statistiques où l’on saura quels os sont le plus souvent rompus, combien de têtes, de poitrines, de ventres, on trouvera en moyenne sur le ballast en cas d’accident et autre savoir de précautions », avec des visites médicales obligatoires, des « fiches pour chacun où l’on notera s’il est rond ou long, gras ou maigre, abdominal ou thoracique, musculaire ou nerveux, syphilitique ou arthritique, myope ou prédisposé à l’ongle incarné, si les hommes d’équipe éternuent plus à Versailles Chantiers qu ’à Epone Mézières, il faut qu’on le sache, et à quelle heure du jour et de la nuit, et si l’on arrive à connaître quelque relation précise entre la température et les rhumes, pourquoi regarder à la dépense ? […] Et cependant, dit Alain, le prix des transports des navets augmentera en proportion ». Autrement dit, tout cela est peut-être très bien, mais cela coûte trop cher. Il faut « résister à des ambitions en elles-mêmes raisonnables d’après un regard continuel sur l’ensemble des besoins et l’ensemble des moyens ; et ce n’est donc pas seulement un paradoxe mais l’utile peut nuire ». J’ai longuement analysé cet exemple d’Alain que j’ai trouvé amusant parce que effectivement il existe un service médical à la SNCF à tort ou à raison. Autrement dit, ce qu’imaginait Alain à l’époque existe maintenant et est largement développé. L’idée d’Alain pour reprendre un exemple que vous connaissez bien c’est que si on laisse faire les médecins, tout le monde comme dans Knock sera au lit. Nous nous sommes placés dans l’hypothèse d’une administration désintéressée, mais Alain dit qu’elle ne l’est pas. Dans ce service médical de tout à l’heure, le directeur « naturellement bien payé placera son gendre comme sous-directeur et ses cousins seront inspecteurs des pansements et des brancardiers ». D’une manière générale, dit Alain, les administrateurs « sont très bien payés et travaillent tous à être encore mieux payés et à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et amis ». Et ceux qui, par caractère, parce qu’il y en a, par honnêteté personnelle, il y en a, voudraient résister à ce comportement, eh bien, dit Alain « ils seraient vite éliminés. Sans doute les places sont données au mérite, on choisit les meilleurs » , mais, continue Alain, « il n ’y a pas si grande différence entre le premier et le vingtième de Polytechnique, aussi l’administration peut-elle choisir pour les hauts postes et elle choisira, à qualité quasi égale, celui qui protégera le mieux ses intérêts. L’ambitieux et l’intrigant sans scrupules avancent par tous les vents, l’homme à principe reste dans les postes subalternes ».

Faut-il alors être anarchiste ? Parce que cela semble finalement être la conclusion qu’il faut en tirer. Alain n’a-t-il pas fait l’apologie de l’anarchie, l’anarchie c’est-à-dire le refus de tout pouvoir ? Alain ne le pense pas. Il déclare vouloir « dire du bien de l’Etat : sans l’Etat on aurait le règne de la foule, de Léviathan. Les malheurs de l’histoire sont des mouvements de foule […]. Un massacre mesuré et par précédents », dit Alain, « c’est-à-dire un massacre d’Etat, est moins dangereux qu’une vengeance de foule ». Ce qui n’est peut-être pas sûr si on réfléchit à l’exemple des nazis. Quoiqu’il en soit, pour Alain, si la foule menait la politique, nous aurions guerre sans fin, guerre extérieure et guerre civile". il y aura toujours des querelles, mieux des querelles avec des apparences de justice de part et d’autre, parce qu’il y a toujours apparence de justice dans tel acte et dans son contraire « il y aura toujours de la bonne foi dans les querelles ». Aussi dit Alain, « je conçois que les amis de la justice divisés en deux camps, mènent les uns contre les autres, une terrible guerre, car dès qu’il y a deux partis en armes, il n’y a plus de bon sens, ces maux sont en nous dans ce paquet de muscles et de nerfs si prompts à déraisonner et même dans cette tête ingénieuse qui plaide si bien pour nos folies ». C’est pourquoi il faut la police qui s’interpose et Alain dit cette remarquable phrase : « la police est comme l’image de notre sagesse » elle s’interpose, parce que c’est une force assurée d’elle-même, bien ordonnée, bien disciplinée, sans passions ni pensées folles, qui ne prend jamais part. « Je ne crois pas, dit Alain, qu’une société d’hommes puisse vivre en paix sans ce mur d’hommes » que constitue la police qui sépare les gens, « qui fasse digue contre les querelles ». L’Etat agit dans l’intérêt général et Alain prend l’exemple — malheureusement très souvent les exemples d’Alain datent nécessairement et quelquefois ils ne sont pas toujours à jour comme l’exemple que je vais prendre ici — de l’homme qui était chargé de fermer la porte d’accès aux couloirs du métro, — vous savez que maintenant il n’y en a plus et les gens se précipitent comme ils veulent ; à l’époque on estimait nécessaire de devoir empêcher les gens d’arriver sur les quais au moment où le train arrivait, on le faisait précisément pour éviter que les gens se fassent écraser, « il n’est pas sûr, dit Alain, que le voyageur pressé ira sous les roues mais c’est pourtant dans son intérêt qu’on l’arrête tout net ». Et ici, faites bien attention, l’homme chargé d’arrêter les gens représente l’Etat, c’est ici le chef. « De même, l’Etat est nécessaire, dit Alain, pour disperser les cortèges, ou pour les isoler par des barrages de rues afin d’éviter les bagarres. Les cortèges en effet sont dangereux. Je me permets de sourire ou seulement de ne pas saluer au passage d’un cortège, les fanatiques me tombent dessus, me voilà à l’hôpital pour un mois. Si je suis accompagné d’une bonne troupe de partisans alors c’est une bataille. Si j’en cours le risque, c’est mon affaire, mais qu’en pensent les passants ? ». Il faut ici encore la force de l’Etat pour s’interposer.

Et il faut des chefs et en ce sens, dit Alain, — vous allez voir comment nous avons l’autre aspect du problème, — la monarchie est vraie, la monarchie est le salut et qui en doute ? Vit-on jamais deux pilotes tirer sur la roue, l’un d’un côté, l’autre de l’autre ; partout où il se fait une œuvre quelconque vous entendrez dire que c’est l’œuvre d’un seul et c’est vrai". D’une manière générale, « toute manœuvre à plusieurs veut un chef et ce chef est absolu au moment où il commande » ; c’est ce que veut dire le mot chef. Alain prend l’exemple d’hommes qui soulèvent ensemble un rail, Il ne s’agit pas de discuter pendant l’action mais d’obéir sinon ils auront les doigts écrasés. A un carrefour, l’agent qui règle la circulation est un chef ; il n’est pas question pour les automobilistes de discuter ses ordres sous peine de bloquer la circulation et de rendre le passage des voitures impossible. Ce qui amène Alain à conclure « Ceux qui célèbrent l’ordre, le pouvoir fort et l’obéissance disent des choses évidentes et que tout le monde sait ». Et il en est de même de l’administration, c’est-à-dire du pouvoir d’organiser et de préparer, qui sont, ne l’oublions pas, des pouvoirs ; il faut organiser, il faut préparer, et quelles que soient les critiques de l’administration que je vous rapportais tout à l’heure, Alain n’en pense pas moins « qu ’il est juste d’admirer les grands corps d’ingénieurs, de conseilleurs ou de chefs d’exécution pour le savoir, la conscience et l’exactitude qu’on y trouve […] Nous sommes tous gouvernés et mieux que passablement selon les principes de l’aristocratie qui est que le meilleur commande ».

Alors comment résoudre cette aporie : les chefs à la fois utiles et dangereux, nécessaires et mauvais ? Il ne s’agit pas de trouver un régime dans lequel les chefs ne chercheraient pas à abuser de leur pouvoir. Tel est l’idéal des révolutionnaires qui espèrent précisément un nouveau régime où le problème ne se posera plus où les chefs seront automatiquement non pas contre les citoyens, mais en faveur des citoyens. C’est aussi l’idéal des contre-révolutionnaires qui ne sont que des révolutionnaires inversés. Nous l’avons vu, il est de la nature du pouvoir, quel que soit le régime, de chercher à abuser de sa situation. La solution d’Alain, c’est précisément d’opposer au pouvoir contre les citoyens, les citoyens contre les pouvoirs, selon l’expression de Jean Prévost. Cela ne veut pas dire que les citoyens doivent refuser d’obéir aux pouvoirs. Ce serait oublier que le pouvoir est nécessaire et par conséquent l’obéissance aussi. Alain n’est pas anarchiste au sens propre du terme, même si dans un Propos il se déclare anarchiste, mais dans un sens particulier sur lequel nous reviendrons. Les citoyens, dit Alain, doivent même obéir aux abus du pouvoir car l’obéissance ne se partage pas on ne peut pas obéir à moitié. Mais ils seront contre les pouvoirs d’abord par l’opinion publique et cela implique que l’opinion publique n’ait pas de respect automatique pour les chefs, qu’elle les juge froidement comme on juge un cuisinier ou un éboueur, qu’elle n’adore pas le pouvoir. C’est en ce sens qu’Alain se déclare anarchiste. Il faut noter que de même que les passions portent le chef à abuser de son pouvoir, d’autres passions portent tout naturellement les peuples à adorer le pouvoir : « Il y a plaisir à applaudir, il y a plaisir à défiler en rang ». Vous vous souvenez des films qui nous montrent les manifestations nazies, l’acclamation du pouvoir, eh bien elles sont réellement dans la nature humaine, elles sont enracinées dans la nature humaine, malheureusement, certes, mais profondément tout de même. Et l’anarchie consiste d’abord, pour Alain, seulement à refuser les acclamations. La puissance populaire, dit Alain, se trouve donc dans l’opinion publique, passivement en refusant de respecter le pouvoir, activement, dit Alain, en s’appuyant sur Auguste Comte, dans le blâme : « il ne faut point rire et dire que ce n’est pas grand chose que le blâme, car n’importe quel tyran veut être adoré et plus il a de passions plus c’est vrai ». Il faut donc un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel et qui juge. « Un mépris obéissant est roi ». Car un ambitieux qui serait indifférent à l’opinion publique serait un monstre presque impossible ; c’est pourquoi, d’ailleurs, inversement les dictatures attachent tellement d’importance à la propagande et s’opposent absolument à la liberté d’expression. Ce qui marque, d’ailleurs, les limites de l’opinion publique ou plutôt les conditions d’une véritable opinion publique.

Et ce qui nous amène à la véritable manière pour les citoyens d’être contre les pouvoirs, c’est-à-dire par la démocratie. La démocratie ce n’est pas le pouvoir du peuple, malgré l’étymologie. Ce ne sont jamais les citoyens qui auront le pouvoir. Par définition, par essence, le pouvoir appartiendra toujours à quelques-uns. Tout régime même démocratique sera en même temps monarchique et aristocratique, précisément parce que le pouvoir est nécessairement le pouvoir d’un ou de quelques-uns. La démocratie signifie autre chose, et signifie simplement ceci que les pouvoirs seront contrôlés par les citoyens et donc d’abord qu’ils pourront institutionnellement l’être et c’est ici que l’opinion publique trouvera toute sa force puisque les conditions, autant que faire se peut, d’une véritable opinion publique seront alors réunies. Contrôle, cela veut dire évidemment que les pouvoirs seront soumis à élection et réélection. Cela veut dire aussi que les pouvoirs seront soumis constamment à l’examen de leurs actes par l’opinion publique, nous l’avons vu, et par les députés représentant les citoyens. Encore faut-il qu’ils les représentent vraiment et c’est pourquoi Alain condamne le scrutin proportionnel, dans lequel, en fait, les députés sont choisis par les partis. Il faut que les députés dépendent des électeurs et non pas des comités directeurs de leurs partis. Pour que les pouvoirs soient effectivement contrôlés, pour que les députés représentent les citoyens, il faut qu’il n’y ait pas de majorité automatique à la Chambre des députés, ce qui n’est d’ailleurs pratiquement pas le cas actuellement. Il est clair que la Chambre ne joue pas le rôle qu’Alain aurait voulu qu’elle joue. Il est intéressant de noter qu’Alain éprouvait le besoin de démontrer longuement que le peuple a la compétence nécessaire pour contrôler les pouvoirs et que de nos jours le problème ne se pose même plus. La démocratie a gagné définitivement les esprits par rapport à il y a 80 ans.

Il est intéressant aussi de se demander avec Raymond Aron si ce contrôle constant ne risque pas de paralyser les pouvoirs. Raymond Aron y voit la cause de l’incapacité de la démocratie française à répondre convenablement au danger nazi. Je pense qu’en réalité les raisons de cette incapacité étaient tout autres, les raisons étaient simplement l’aspiration à une paix à tout prix et il est illusoire me semble-t-il de supposer qu’un pouvoir fort aurait réagi autrement.

Quoiqu’il en soit, la solution d’Alain est celle non d’une révolution permanente comme le voulait Trotsky, mais d’une lutte permanente entre le pouvoir et les citoyens. On retrouve une constante de la pensée de l’auteur des Propos. Rien ne va de soi, une vigilance de tout instant est toujours nécessaire. Il n’y a pas de mécanique politique qui nous dispense de réfléchir et de faire preuve de volonté et remarquez qu’il en est de même pour les passions « les passions sont comme la peste et le typhus, cessez de les combattre, elles reviennent ». il en est de même de la vérité, dit Alain : « une vérité qu’on ne reprend pas, sur laquelle on ne réfléchit pas de nouveau, dont on ne doute pas, qu’on ne remet pas en cause, n’est plus une vérité ». La dialectique du pouvoir est celle d’un combat, elle est celle du courage qui est comme on sait la vertu principale pour Alain et qu’on retrouve partout chez lui.

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