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L'avortement, un homicide ?

par Francis Kaplan
1er chapitre de L'embryon est-il un être vivant ?

Ce document est proposé en lien avec le livre L'Embryon est-il un être vivant ?, de Francis Kaplan.

L’avortement, un homicide ?

On évalue à 46 millions le nombre d’avortements dans le monde chaque année. Si, comme le prétendent les autorités religieuses de l’Eglise catholique, de l’Eglise orthodoxe, de certains courants protestants évangélistes, du bouddhisme et d’une certaine frange du courant dit « orthodoxe » juif qualifiée souvent d’ « ultra-othodoxe » [1] l’embryon humain est un être vivant humain dès le moment de la conception, si donc l’avortement est un assassinat, ce serait effectivement un immense scandale moral. Mais s’il n’en est pas ainsi et si on interdit l’avortement, ce serait aussi un immense scandale moral, même s’il l’est dans un autre sens ; car cette interdiction n’empêcherait pas les avortements, simplement ils redeviendraient clandestins, comme ils l’étaient avant leur légalisation, faits donc sans garanties hygiéniques, provoquant 330 décès pour 100.000 avortements et 16.500 mutilations génitales avec stérilité irréversible, tandis que les avortements médicalisés n’entraînent que de 0,2 à 1,2 décès pour 100.000 avortements (à comparer incidemment avec les 25 décès pour 100.000 pour les accouchements dans les pays développés) et sans séquelles physiques ; et de ces décès et de ces séquelles physiques seraient alors responsables ceux qui — sous peine de prison, sinon de mort — interdiraient les avortement médicalisés. A quoi il faudrait ajouter cet autre scandale moral que constituerait l’obligation pour une femme violée et devenue enceinte de porter l’enfant du viol, la traumatisantainsi à jamais. L’interdiction de l’avortement entraîne l’interdiction de l’utilisation des cellules souches dans un but thérapeutique, donc l’impossibilité de guérir un certain nombre de malades [2] de sorte que ceux qui seraient responsables de cette interdiction seraient responsables de la souffrance et de la mort de ces malades. Steven Levitt a montré que l’autorisation de l’avortement en 1973 aux Etats-Unis a été la principale cause qui a fait baisser la criminalité dans ce pays, vingt après, dans les années 1990 ; avant, en effet, les femmes qui voulaient avorter en raison des conditions matérielles et affectives dans lesquelles elles se trouvaient et qui ne le pouvaient pas en raison de l’interdiction de l’avortement donnaient naissance à des enfants dont une grande partie devenaient des criminels et des crimes que ceux-ci commettaient étaient, en fait, responsables ceux qui avaient empêcher l’avortement de leurs mères. Et je ne parle pas des conséquences « collatérales » du problème de l’avortement ; c’est ainsi qu’aux Etats-Unis les adversaires de la légalisation de l’avortement ont joué, en tant que tels, un rôle décisif dans l’élection de Georges Bush en 2004, donc dans l’invasion de l’Irak avec ses suites désastreuses et malheureusement irréversibles. C’est dire donc l’importance du problème du statut ontologique de l’embryon et la nécessité d’y répondre avec rigueur, sans se borner à des slogans et en dehors de tout recours à des appels à des facteurs émotifs.

Dira-t-on, comme on le dit couramment, qu’il ne peut y avoir débat parce que, on l’a vu, ceux qui disent que l’embryon est un être humain vivant dès la conception sont des autorités religieuses, que leur position repose sur la foi, que par définition dans la mesure où une affirmation se fonde sur la seule foi elle ne reposent sur aucun argument ni sur aucune évidence rationnelle et que les débats sont entre arguments et entre évidences rationnelles ? Resterait alors à savoir si on peut, « au nom d’une foi, imposer à ceux qui ne la partagent pas de se conformer à des exigences fondées sur cette seule foi. »[3]En réalité, il n’en est pas ainsi pour les autorités religieuses de l’Eglise catholique et des courants protestants évangélistes dont nous avons parlé. Ils ne l’affirment pas en invoquant leur foi, mais la philosophie et la science. La foi ne porte que sur la condamnation de l’homicide, si tant est qu’on a besoin de la foi pour le condamner, mais non sur le statut de l’embryon, sur le fait de savoir s’il est un être vivant humain. Ils invoquent d’autant moins la foi que le Nouveau Testament ne parle pas de statut de l’embryon à la conception et que , si l’Ancien Testament en parle, c’est exactement en sens inverse : le foetus, pour lui, — et, à plus forte raison, l’embryon, le foetus étant le nom que prend l’embryon à partir du troisième mois après la conception — ne sont pas des êtres vivants puisque, pour lui, « lorsque des hommes ayant une rixe, heurtent une femme enceinte et provoquent son avortement sans qu’elle en meure, celui qui l’a heurté devra payer une indemnité à son mari, à dire d’arbitres ; mais si elle en meurt, il seradonné vie pour vie. »[4] ; s’il n’y a pas à donner vie pour vie dans le cas où elle ne meurt pas, c’est que l’avortement n’est pas la mort d’un être vivant. Et la Genèse décrit ainsi la création de l’homme : « Yahvé pétrit l’homme à partir de la poussière de la terre ; il souffla dans ses narines une âme de vie et l’homme devient un être vivant » — ce qui impliquerait que l’homme n’est devenu un être vivant qu’une fois pétri par Dieu, c’est-à-dire une fois physiquement achevé, en particulier, une fois qu’il a eu des narines. [5] Quant aux théologiens, le théologien qui a eu — et a toujours — le plus d’autorité dans l’Eglise catholique, Thomas d’Aquin, quoiqu’il condamne l’avortement pour d’autres raisons,n’en affirme pas moins que le foetus n’a d’âme rationnelle, n’est donc un être vivant humain qu’à partir du quarantième jour après la conception pour les garçons[6] et du quatre-vingtième pour les filles et il dit explicitement qu’avant ces dates, il n’y a pas homicide en cas d’avortement[7]. C’était déjà l’opinion de St Jérôme : « Les semences prennent forme graduellement dans l’utérus et il n’y a pas d’homicide tant que les divers éléments n’ont pas reçu leur apparence et leurs membres. »[8] C’était aussi l’opinion de St Augustin : « Si l’embryon n’est pas formé et qu’il ait néanmoins de quelque façon une âme […], la loi ne dit pas que l’acte [l’avortement] soit de nature homicide, car on ne peut pas dire qu’il y ait une âme vivante dans un corps dépourvu de sensation, si sa chair n’est pas formée et donc ne jouit pas des sens. »[9] Mieux, c’est ce que dira explicitement le catéchisme romain de Pie IV et de Pie V ; c’est ce que reprendront Sixte V, dans la bulle Effraenatam, et Grégoire XIV, dans la bulle Sedes apostolica, distinguant le foetus inanimé du foetus animé, et n’excommuniant dans cette bulle que l’avortement d’un foetus animé ; c’est la doctrine constante du Droit canon de l’Eglise catholique de 1234 à 1869[10]. Ce n’est qu’en 1994 qu’a été instauré le baptême des foetus avortés vivants. Cette modification de l’attitude de l’Eglise catholique vis-à-vis de l’avortement, les Archevêques et Evêques de Grande-Bretagne l’explique ainsi : « Pendant de nombreux siècles, les chrétiens comme les autres ont considéré comme admises les théories scientifiques et philosophiques selon lesquelles l’être humain nouvellement conçu n’était formé et doué d’âme que plusieurs semaines après la conception. C’est pourquoi, à cette époque, les censures et les condamnations de l’Eglise étaient souvent moins sévères pour les avortements pratiqués dans lespremiers temps de la grossesse que pour ceux qui étaient plus tardifs. Mais tout au long de ces siècles, l’Eglise n’a jamais hésité dans sa doctrine, à savoir que l’avortement, quel que soit le stade de la grossesse, est un mal grave. Aujourd’hui, le processus du développement humain nous est bien mieux connu. La science moderne nous permet de percevoir, mieux que jamais auparavant, l’importance fondamentale du moment de la conception. »[11]. Il ne s’agit donc pas, en ce qui concerne l’Eglise catholique, d’un problème de foi, mais d’un problème purement scientifique et épistémologique. Et il en est de même des protestants évangélistes.

Le fait est que ce ne sont pas les seuls fidèles catholiques, évangélistes, orthodoxes bouddhistes et juifs « orthodoxes » dont nous avons parlé, qui pensent que l’embryon est un être vivant humain dès sa conception, que l’avortement est donc un meurtre, même s’ils sont les seuls à militer contre tout avortement. André Fontaine qui approuve le projet gouvernemental autorisant l’avortement, n’en écrit pas moins : « Ne nous bouchons pas les yeux : il s’agit bien de reconnaître un droit de tuer. » Et, s’il approuve — et si ceux qui pensent comme lui approuvent — ce projet, c’est seulement parce qu’il permettra de sauver nombreuses vies humaines et la santé d’encore plus nombreuses femmes, puisqu’« on tue déjà et le rejet du projet gouvernemental n’y changera rien »[12], qu’on avortait avant ce projet et que l’autorisation d’avorter n’entraînera pas plus d’avortements, mais qu’elle permettra de remplacer les avortements clandestins dont nous avons vu les morts et les séquelles physiques qu’ils entraînent par des avortements médicalisés. Autrement dit, les femmes n’auraient pas moralement le droit d’avorter, mais l’Etat devrait leur donner le droit légal de le faire pour éviter un mal pire. Harold Ickes, le trésorier du comité de réélection d’Hillary Clinton au Sénat, qui est attaché au droit des femmes à avorter — comme Hillary Clinton,reconnaît cependant : « Si l’on doit parler de ces choses-là au fond, je crois sincèrement que la vie commence dès la conception. »[13] Les Japonais qui cependant autorisent l’avortement font débuter l’âge d’un individu à partir la conception. Le docteur Paul Cesbron, ancien président de l’Association nationale des centres d’IVG et de contraception, rappelle que « seule une partie des médecins — surtout des généralistes et seulement quelques gynécologues-obstétriciens — avaient soutenu la loi Veil » et parle de la « persistance des blocages culturels chez les gynécologues »[14].Un récent rapport parlementaire italien constate que 83,3% des gynécologues de la région Basilicate, à l’extrême sud de l’Italie, et 80 ,5% de la Vénétie refusent de pratiquer l’IVG[15]. Et, parmi eux, la proportion des fidèles — au sens fort du terme, c’est-à-dire admettant systématiquement tout ce qu’affirme l’autorité religieusedont ils se réclament — catholiques et évangélistes, est faible, analogue à celle dans l’ensemble de la population française. Mieux, une proportion notable de femmes qui avortent — qui donc ne sont des fidèles au sens que nous avons dit — éprouvent un sentiment de culpabilité, pensent par conséquent que l’on commet un meurtre quand on avorte[16].

Puisque leurs raisons ne sont pas des raisons de foi, quelles sont elles ?

Dira-t-on que c’est l’influence des autorités religieuses catholiques, évangélistes,orthodoxes, bouddhistes et juives « ultra orthodoxes » même sur ceux qui ne sont pas leurs fidèlesau sens fort du terme? Quelles sont alors les raisons de ces autorités ? Le refus de toute sexualité qui n’ait pas pour but la procréation ? Mais cela ne justifierait pas l’interdiction de l’avortement en cas de viol — à moins d’admettre une sorte de « raison d’Etat » selon laquelle sont légitimes les injustices particulières que peut entraîner une loi qui serait légitime dans la majorité des cas (étant supposé donc la légitimité du refus d’une sexualité qui n’ait pas pour but la procréation). Surtout, ce refus, serait-il légitime, ne prouverait évidemment d’aucune manière que l’embryon est un être vivant dès sa conception. Et ou on veut dire que c’est la seule raison pour ces autorités de s’opposer à l’avortement, qu’elles ne pensent pas vraiment que l’embryon est un être vivant dès la conception, qu’elles ne le disent que parce qu’elles calculent qu’il serait plus efficace dans leur lutte contre l’avortement de le dire que de dire que toute sexualité qui n’a pas pour but la procréation est illégitime, et ce serait — jusqu’à preuve du contraire — un procès d’intention gratuit et donc inadmissible. Ou on veut dire que ce serait la cause psychologique qui les amène — sans qu’elles en soient conscientes — à penser sincèrement que l’embryon est un être vivant dès la conception, et, en admettant qu’il en soit ainsi — ce qui reste à prouver, — et en supposant de plus qu’on puisse le prouver, notre problème n’est pas de comprendre les causes psychologiques qui amènent ces autorités spirituelles à penser ce qu’elles pensent, mais de savoir si l’embryon est un être vivant dès la conception et, par conséquent, quelles raisons, explicites ou implicites, — et non quelles causes psychologiques — elles ont pour l’affirmer d’autant plus qu’elles ne sont pas les seules à le penser, que d’autres le pensent qui ne pensent pas en même temps que toute sexualité qui n’est pas pour but la procréation est illégitime. Et si on affirme que ceux-ci le pensent, le pensent uniquement parce qu’ils sont conditionnés par la culture dans laquelle ils ont été éduqués, donc par des causes psychologiques, il faudrait, pour que cette explication ne soit pas gratuite, montrer préalablement que leurs raisons explicites ou implicites ne sont même pas plausibles.

Quelles sont donc les raisons des uns comme des autres ?

Il y a d’abord, sans doute, cette idée que le bébé au sortir du ventre de sa mère, en cas d’accouchement normal, est évidemment un être vivant, qu’étant pratiquement semblable la veille de l’accouchement il était déjà la veille de l’accouchement un être vivant, qu’il n’y a évidemment pas de différence essentielle entrele foetus de l’avant-veille et celui de la veille, qu’il est donc aussi l’avant-veille un être vivant, qu’il n’y a jamais de différence essentielle d’un jour à l’autre, qu’on peut ainsi remonter de jour en jour, qu’on a par conséquent aucune raison de ne pas dire qu’on a toujours affaire à un être vivant. La seule différence essentielle, la seule coupure qu’on trouverait serait entre la conception et le moment qui la précède, car évidemment personne ne dira que — dans le moment qui précède la conception — il était déjà un être vivant puisqu’on ne dira même pas qu’il était. Ce ne pourrait donc être qu’à partir de la conception qu’il serait un être vivant[17].

Une autre raison qui complète la première est la suivante : S’il n’était pas un être vivant, il ne serait qu’une partie d’un être vivant — en l’espèce, la mère. Or la fécondation consiste dans l’union de deux cellules, une provenant effectivement de la mère, mais une autre provenant du père. L’embryon sera constitué par le développement de la cellule résultant de cette union. Il ne serait donc pas seulement une partie de sa mère. Or, il ne peut être en même temps une partie de sa mère et une partie de son père, puisqu’il ne peut être en même temps une partie de deux êtres vivants; il reste qu’il ne soit partie d’aucun être vivant, c’est-à-dire qu’il soit, dès la conception, un nouvel être vivant. D’ailleurs, s’il était une partie de la mère, il aurait le même ADN que la mère — ce qui n’est pas le cas puisqu’une partie de son ADN est, certes, la même qu’une partie de l’ADN de la mère, mais que le reste est la même qu’une partie de l’ADN du père.

On compare souvent la première cellule issue de la fécondation d’un ovocyte par un spermatozoïde à une graine plantée dans la terre et une graine est nécessairement un être vivant, car de quel être vivant elle pourrait n’être qu’une partie, je veux dire : « qu’une partie actuelle, quand elle est dans la terre », puisqu’elle est dans la terre physiquement séparée de tout être vivant, même si on peut penser qu’elle a été à un moment, avant d’être plantée, une partie d’un être vivant, de la plante qui l’a formée ?

Le développement de l’embryon constitue une autre raison. A observer celui-ci, on a l’impression que, dès la conception, son développement semble montrer non pas qu’il est développé, mais qu’il se développe, qu’il est actif et non passif, que le développement vient de lui, puisque toutes les nouvelles cellules qui s’ajoutent pour former des organes proviennent de lui par division de ses propres cellules. Il semble agir d’une manière autonome, indépendante[18] ; et comme évidemment aucune partie d’un être vivant n’est indépendante, puisque partie signifie dépendance, comme ce qui est indépendant, c’est l’être vivant considéré comme un tout, l’embryon, semblant indépendant, ne pourrait être derechef qu’un être vivant.

Tel est le sentiment de la mère, qu’elle soit heureuse ou malheureuse d’être enceinte ; dans le premier cas, l’embryon est déjà, en quelque sorte, au moins imaginairement, — un imaginaire qu’elle ne peut pas ne pas prendre pour une réalité, — son enfant, donc un être vivant ; et, dans le deuxième cas, l’embryon lui apparaît comme un être qui n’est pas elle, qui lui est hostile, qui se développe d’une manière indépendante d’elle et contre elle et donc ici encore un être vivant. D’où, peut-être, une des causes du sentiment de culpabilité qu’éprouventsouvent des mères qui avortent.

Notes

[1] Il s’agit du mouvement Loubavitch et de l’Union des rabbins orthodoxes des Etats-Unis et du Canada et l’Alliance rabbinique d’Amérique — représentant plus de 1000 rabbins orthodoxes. Ces dernières se sont élevées contre le fait que Madame Simone Veil prenne la parole à Auschwitz, à l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire de la libération du Camp : « Madame Veil est bien connue pour avoir apporté la légalisation de l’avortement en France. C’est la raison pour laquelle elle est responsable d’une actuelle destruction de la vie humaine qui dépasse de loin celle des nazis. » (lettre du 23 janvier 2005 au Président de la République Polonaise). Quant au mouvement Loubavitch, son site internet, en date de novembre 2005, mentionne le refus de leur guide spirituel d’autoriser un avortement à une femme dont les médecins affirmaient que, sans avortement, sa vie était gravement en danger et dont d’autres rabbins, d’une autre obédience, au vu des certificats médicaux, avaient autorisé l’avortement (http://www. machiaharrive.com Cf. l’hebdomadaire Le Courrier de la Guéoula, édité par l’Association Chaaré Bina, Paris).Pour les uns comme pour les autres, explicitement un embryon est un être vivant dès la conception.
[2] Grâce à des cellules souches provenant du cordon ombilical on a pu, aux Etats-Unis, guérir une petite fille atteinte de leucémie (Pediatrics, janvier 2007). Cette guérison n’aurait pas été possible en France où les banques d’autoconservation du sang de cordon ombilical sont interdites.
[3] André Fontaine, Le Monde du 29 novembre 1974.
[4] Exode XXI, 22-23.
[5] Genèse, II, 7. En sens inverse, on cite ce texte de Jérémie : « Avant de te former dans le ventre de ta mère, je te connaissais et avant que tu sois sorti de son sein, je t’ai consacré,je t’ai établi prophète des nations. » (I, 6) ; mais cela ne prouve pas que, pour Jérémie, il était un être vivant dès la conception — sinon cela prouverait plutôtqu’il l’était même avant la conception — mais que, pendant qu’il n’était qu’un embryon dans le ventre et quelque fut son statut alors, Dieu a décidé que cet embryondeviendrait un prophète, mieux qu’il l’a décidé avant même qu’il soit conçu, puisque c’est avant qu’il soit formé dans le ventre de sa mère. On cite aussi Luc : « Dès qu’Elisabeth entendit lasalutation de Marie, l’enfant [qu’elle portait] tressaillit dans son sein […] d’allégresse. » (I, 41-44) ; mais si cela prouve que pour Luc l’embryon (ou le fétus) est un être vivant, cela ne prouve pas qu’il l’est dès la conception. Et ces textes ne font pas le poids contre les textes formels de l ’Exode et de la Genèse.
[6] C’était déjà ce qu’affirmaient le Talmud et, plus tard, l’Islam.
[7] « Ceux qui procurent vraiment des poisons de stérilité [c’est-à-dire des moyens de contraception, F.K.] ne sont pas des époux, mais fornicateurs. Quoique ce péché soit grave, et qu’il doive être compté parmi les maléfices, et qu’il soit contre nature, puisque même les bêtes attendent leur fétus, cependant, il est moins qu’un homicide […]. Et il ne faut pas juger un tel acte irrégulier, sauf s’il produit l’avortement pour un petit enfant déjà formé. » (Thomas d’Aquin, In quattuor libros sententiarum, lib. IV, distinctio 31, quaestio 2, art. 3, in Opera omnia, Frommann-Holzboog, 1980, (ed. scientifique Roberto Busa), t. I, p. 595, trad. Ph. Caspar, « La problématique de l’animation de l’embryon » in Nouvelle Revue théologique, mars 1991) Autrement dit, il n’y a homicide que pour un avortement d’un petit enfant déjà formé.
[8] S. Jérôme, Lettres, 121, 4 cité par J.T. Noonan, Contraception et mariage, trad. Marcelle Jossua, Cerf, 1969, p. 120
[9] S. Augustin, Sur Exode 21, cité par J.T. Noonan, op. cit., p. 120-121. SD. Augustin fait allusion au texte de l’Exode que nous avons cité plus haut, mais dans la traduction grecque des Septante (qui date du 2e siècle avant de notre ére) et quidit : « Si deux hommes se battent et qu’ils frappent une femme enceinte, et que son enfant sorte sans être formé, l’homme sera puni d’une amende […]. S’il était formé, il donnera vie pour vie. »(Bible d’Alexandrie, Exode, trad.Alain Boulluec et Pierre Sandevoir, Cerf, 1989, p. 219-220) Ce texte des Septante est visiblement influencé parles conceptions d’Aristote.
[10] Anne Fagot-Largeault et Geneviève Delaisi de Parseval,« Les droits de l’embryon humain et la notion de personne humaine potentielle » in Revue de Métaphysique et de Morale, juillet 1987, p. 365.
[11] Les Archevêques de Grande- Bretagne, « Déclaration sur l’avortement », 24 janvier 1980, in Patrick Verspieren, Biologie, Médecine et Ethique, Le Centurion, 1987, p. 154.
[12] André Fontaine, ibid.
[13] Le Monde 2 du 26 mars 2005
[14] Le Monde du 9 décembre 2004
[15] Le Monde du 20 novembre 2005.
[16] Cf. Luc Boltanski, La condition fétale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Gallimard, 2004, p. 30-31 et 404 et Clellan Stearn Ford, A comparative Study of human Reproduction, Yale University Publications in Anthropology, n°32, Yale, Human Relations Area Files Press, 1964, p. 51.
[17] « Chaque nouvelle vie qui se forme […] est la vie, non pas d’un être humain potentiel, mais celle d’un être humain avec un potentiel. Le développement de ce potentiel constitue normalement un processus de profonde continuité. Personne ne peut désigner la quatrième semaine de la grossesse, la huitième, la onzième, la vingtième, la vingt-quatrième ou la vingt-huitième et dire : « C’est alors que j’ai commencé à être moi » » (Les Archevêque de Grande-Bretagne, ibid.) Cf. aussi : « De la fécondation de l’ovule jusqu’à la naissance et encore après, un seul et même individu se développe. E l’on ne peut pas, sans contredire la façon dont l’embryologie s’exprime, briser en deux le devenir de cet être, comme si, à un certain moment, il se produisait en lui une mutation telle qu’elle le modifierait du tout au tout en le faisant passer de l’animalité à l’humanité. Une telle éventualité n’a de sens ni pour l’homme de science ni pour le philosophe. » (Commission épiscopale française de la famille, « note doctrinale sur l’avortement », 13 février 1971, in Patrick Verspieren, oc. cit., p. 71)
[18] « Ce qui se produit aux stades ultérieurs [à la fécondation] est le développement de l’embryon. Les cellules se multiplient, les tissus s’organisent, les organes se mettent en place. Mais tout cela se fait selon des liaisons internes d’un stade à l’autre, et dans une unité qui se maintient et s’affirme de plus en plus. » (Commission épiscopale française de la famille, op. cit., p. 70)

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